Charles Rochereau de la Sablière

Charles Rochereau de la Sablière, voilà un nom qui n’évoque sans doute pas grand-chose chez les Français de Toronto, et pourtant …

Agent consulaire français, habitant une majestueuse résidence au 301 Jarvis, le quartier de la grande bourgeoisie de Toronto à l’époque, Charles Rochereau de la Sablière est mort en octobre 1946 à l’âge de 85 ans et fut enterré au cimetière de Montmartre.

Son épouse est décédée trois ans plus tard, en octobre 1949. Née Marie Sibylle Van Nürmberger en Allemagne, elle vivait depuis la disparition de son époux au 26 Oriole Gardens. Connue de toute la communauté française de Toronto elle était très impliquée auprès des paroisses catholiques françaises. Mme Rochereau de la Sablière fut aussi membre de l’Alliance française.

Éléments biographiques

Charles et Marie eurent six enfants dont Emmanuel Rochereau de la Sablière, né en 1894 à Toronto, étudiant en sciences appliquées à l’Université de Toronto et mort au front, dans les Ardennes le 3 octobre 1918 à quelques semaines de la fin des hostilités. Emmanuel avait un frère Gontran, né en janvier 1905 et qui rallia l’armée canadienne en 1940, et plusieurs sœurs : Jeanne Marie Frederique Dionyse dite Dionyse (1909), Hélène Marie Simone dite Hélène (1898) qui épousa Charles Dusseau, Jeanne Marie Alice dite Alice (1896) qui épousa Jean Frédéric Exshaw, et Solange Marie (1918-1955) qui épousa John M. Kiely.

Né à Croissy dans les Yvelines le 22 août 1863, Charles Rochereau de la Sablière étudia au collège des jésuites. Fils de Jean Hilaire dit Eugène Rochereau et de Victorine Antoinette de la Sablière des Hayes, fondateur de la première banque française à la Nouvelle Orléans, Charles fut un habitué des voyages transatlantiques dès sa plus tendre enfance et rentra en France avant de se marier. Enfant il visita Rome avec sa mère et aurait reçu sa première communion en 1870 du Pape Pie IX dans sa chapelle privée.

Avec une mère issue de la noblesse française, son père Jean Hilaire Rochereau, agissant au nom de ses deux fils, Charles-Eugène et Victor-Eugène, s’est pourvu, en 1884, du droit d’ajouter à leur nom celui de leur mère, Sablière des Hayes, et de s’appeler Rochereau Sablière des Hayes. Dans les faits, les enfants n’utilisèrent que le patronyme Rochereau de la Sablière.

Un Français à Toronto

Charles Rochereau de la Sablière s’installa à Toronto en 1893 année de son mariage avec Marie, il y fut nommé agent consulaire belge en 1903 puis agent consulaire français en 1908, fonctions qu’il exerça jusqu’en 1945. À ce titre il assista des centaines de compatriotes français et belges pour leur trouver un emploi à leur arrivée dans la ville reine. Une chambre au sein de sa résidence, rue Jarvis, fut spécialement aménagée pour aider les compatriotes fraîchement débarqués à Toronto, le temps de trouver un domicile. Deux domestiques étaient à son emploi : Esther Eaton, d’origine irlandaise, Bessley Grimm d’origine allemande.

Homme d’affaires, il monta plusieurs partenariats avec la Gendron Manufacturing Company et la Cork Company of Canada. Fondée aux Etats-Unis, à Toledo dans l’Ohio, par Pierre Gendron, industriel franco-canadien, la manufacture Gendron s’installa à Toronto en juillet 1895. Située au 411 Richmond Street East, cette usine fabriquait des bicyclettes, des tricycles, des landau et des jouets pour enfants. Il prit sa retraite en 1930, continuant d’exercer ses fonctions consulaires.

Membre du Toronto Board of Trade, du National Club, du Royal Canadian Yacht Club, son épouse quand elle ne le rejoignait pas au Toronto Hunt Club était membre du Woman’s Art Association, Women’s Musical Club …

Première guerre mondiale.

Pendant la première guerre mondiale, il organisa avec son épouse et le soutien d’associations canadiennes de grandes manifestions de soutien à la France. Dénommé French Flag Day, tenue le Quatorze Juillet, ce fut l’occasion de faire des levées importantes au titre de Secours National. En 1916, des milliers de petits drapeaux français furent vendus par une véritable armée de petites filles qui scandaient : « aidez les réfugiés de Verdun, aidez les sans-abris et les affamés ». Accrochés aux vestes et robes de Torontoises et Torontois, les sommes ramassées en fin de parcours étaient de l’ordre importante de 25 000 $, l’équivalent de 600 000 $ aujourd’hui. En 1917, l’opération organisée pour le Secours National fut un succès non seulement à Toronto (17 500 $) mais aussi à Hamilton (35 000 $) et Oshawa (5000 $). En 1918, ce fut 18 700 $ qui furent récoltés dans les rues de Toronto par plus de 2000 volontaires.

En 1928, il eut l’honneur d’accueillir au nom de la France, l’immense compositeur Maurice Ravel, lors de son périple en Amérique du Nord.

Seconde guerre mondiale

En janvier 1940, l’agent consulaire demanda le soutien de la police pour retrouver tous les Français pouvant être appelés au nom de la mobilisation générale. À Toronto, c’est le chef par intérim de la police de Toronto, un certain Guthrie, qui se mit à la recherche des Français de la ville à la demande de Rochereau de la Sablière. Selon les autorités françaises, il y avait entre 4 et 5000 Français mobilisables au pays, dont une centaine en Ontario. Arguant qu’un Français est toujours Français, l’agent consulaire dut expliquer à la presse canadienne que même naturalisé canadien, et n’ayant pas renoncé officiellement à sa citoyenneté, un Français se devait de répondre à l’appel de la mobilisation générale, sans quoi il pouvait être interdit de retour en France jusqu’à l’âge de 55 ans. De passage à Port Colborne, Rochereau de la Sablière demanda à la petite colonie bretonne de signer l’ordre de mobilisation et de le faire suivre au Consulat de France à Montréal responsable de l’organisation du transport des troupes.

En mai 1942, sous les ordres du premier ministre canadien Mackenzie King, les agences consulaires et les quatre consulats de France au Canada furent dans l’obligation de fermer et de cesser leurs activités. Mackenzie King lui-même évoqua la suspicion et l’incompréhension au pays quant à la présence de postes consulaires du gouvernement de Vichy sur le territoire. Arguant que leur rôle avait été diminué en temps de guerre en sus d’être source d’inquiétudes, il annonça à la chambre des communes qu’il avait demandé au ministre en poste à Ottawa, René Ristelhueber, de fermer son réseau consulaire.

Honneurs et titres

Charles Rochereau de la Sablière fut nommé chevalier de la Couronne belge en 1919, chevalier de la Légion d’Honneur par décret le 5 août 1923 et la Croix Civique de première classe (Belgique). En 1930 il fut décoré de la médaille du Centenaire et en 1935 il fut fait Chevalier de l’ordre de Léopold. Charles Rochereau de la Sablière fut aussi membre des Chevaliers de Colomb.

Sa nomination en 1923 dans l’ordre de la Légion d’Honneur fut faite au titre de son activité d’agent consulaire : « Mr Rochereau de la Sablière a toujours rendu les plus grands services au Consulat général de France à Montréal par son activité et son intelligence. Pendant la guerre, il a suscité dans l’Ontario de généreux concours et a heureusement aidé à la constitution d’organisations charitables franco-canadiens. ». La décoration ne fut remise que le 10 août 1930 par Edouard Carteron, Consul général de France au Canada lors d’un passage à Toronto.

Le sort malheureux de La Futaie sur Jarvis

La maison du 301 Jarvis, autrefois dénommée La Futaie, ne connût pas une issue heureuse. En 1950, le magazine canadien Maclean’s évoqua sommairement le fait que l’une des plus belle maisons de la rue était devenue un des bâtiments les plus négligés de la rue, devenu lieu d’accueil pour sans-abris. Cette maison n’existe plus, à sa place se trouve désormais un tribunal pour adolescents et le tribunal de famille de la cour de justice de l’Ontario.

Charles Rochereau de la Sablière et son épouse firent rayonner la France en Ontario et contribuèrent à un sentiment pro-français en temps de guerre au cœur d’une ville très largement dominée par le protestantisme orangiste : ils font partie de ces personnages trop vite oubliés par la communauté francophone de Toronto, l’heure est venue d’en parler à nouveau.

Cet article est la version longue de la version publiée dans l’Express de Toronto le 3 mars 2020 : https://l-express.ca/charles-rochereau-de-la-sabliere-consul-de-france-et-de-belgique-a-toronto-pendant-les-deux-guerres-mondiales/

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